En Chine, la guerre des terres gagne du terrain

La chronique de France-Tibet, Bouddhisme actualités janvier 2006
En Chine, la guerre des terres gagne du terrain
Dans le Sud, l’armée tire sur une manifestation paysanne. Du jamais vu depuis 1989.
Pierre HASKI, Libération, samedi 10 décembre 2005 - Pékin, correspondant
Les forces de l’ordre chinoises n’avaient pas ouvert le feu sur des protestataires depuis le massacre de la place Tienanmen, en 1989 : ce tabou de plus de quinze ans a été brisé cette semaine dans le village de Dongzhou, dans la province du Guangdong (Sud), lorsque la police paramilitaire a tiré sur des paysans qui protestaient contre la saisie de leurs terres. Bilan : au moins deux morts, jusqu’à vingt selon certains villageois. Les autorités restent muettes et la presse chinoise a reçu l’ordre de se taire sur ces événements.Refoulés. Vendredi, le village était toujours encerclé par des centaines d’éléments de la police armée du peuple (PAP), et les journalistes qui tentaient de s’y rendre étaient arrêtés et refoulés. Les rares témoignages parvenus du village font état d’arrestations et d’une vive tension, trois jours après la fusillade de mardi, initialement révélée par la radio Free Asia, financée par Washington. Les incidents se sont produits après plusieurs jours de protestations de milliers de paysans. Lorsque la police est intervenue pour mettre fin au mouvement, elle a été accueillie par des cocktails Molotov, blessant grièvement un officier, selon le quotidien South China Morning Post, de Hongkong. Les policiers ont alors ouvert le feu. Une nouvelle fois, c’est la question des terres confisquées sans indemnités qui est au cœur de ce conflit. Des terres qui appartiennent à l’Etat, ce qui permet aux autorités locales d’en disposer plus facilement. A chaque fois, sont en cause un projet industriel, d’infrastructure, ou simplement la poussée urbaine, et surtout les conditions d’indemnisation, la corruption des autorités locales, l’absence de recours face à l’arbitraire. Des centaines de manifestations et de mouvements de protestation ont eu lieu cette année dans tout le pays autour de cette question, qui a déjà jeté plus de 60 millions de paysans hors de leurs terres ces dernières années. Dans le cas de Dongzhou, ironie amère, c’est un projet « écolo » de production d’énergie éolienne qui a déclenché la colère paysanne.
La montée des protestations sociales, et en particulier paysannes, inquiète au plus haut point les dirigeants chinois. Il y a un an, le gouvernement central avait émis de nouvelles directives pour freiner les confiscations de terres, et des règles strictes pour l’indemnisation des paysans. Comme souvent en Chine, les autorités locales trouvent de nombreux moyens de contourner les décrets venus de la capitale, et continuent à faire régner l’arbitraire aux dépens de paysans poussés à la révolte.
Nervis. En 2004, selon une statistique officielle, la Chine a recensé 70 000 manifestations, six fois plus que l’année précédente. Le rythme ne s’est pas démenti cette année, surtout dans le Sichuan, le Hebei ou la Mongolie-Intérieure... On relève régulièrement des victimes, comme à Shengyou, au sud de Pékin, où les autorités locales ont envoyé des nervis munis de barres de fer pour déloger les paysans qui occupaient leurs terres : bilan, six morts.
La principale crainte du gouvernement est de voir émerger une liaison entre ces diverses protestations locales. Cela ne s’est jusqu’ici pas produit et tous ceux qui ont tenté d’y contribuer ont été sévèrement réprimés. Un collectif d’avocats pékinois qui avait défendu des paysans du Guangdong en révolte contre leurs dirigeants a été fermé à l’automne, et l’une de ses membres a dû s’enfuir à l’étranger pour échapper à une arrestation. Un autre cabinet, membre d’un courant surnommé « les avocats aux pieds nus », qui défend les pauvres, a lui aussi dû cesser ses activités le mois dernier.
Fossé. Tout en réprimant sévèrement, le gouvernement tente d’apaiser la colère paysanne : il a annoncé la disparition progressive de l’impôt particulièrement impopulaire que devaient payer tous les paysans, quel que soit leur niveau de revenu. Il a également décrété la gratuité de l’éducation pour les districts ruraux les plus pauvres. Mais, si ces mesures ont apporté un réel soulagement dans les campagnes, elles n’ont pas atténué le fossé qui ne cesse de se creuser entre les villes et le monde rural, entre les plus riches et les plus pauvres.
En Chine du Sud, la police chinoise a réprimé dans le sang une manifestation de paysans
Le monde, 12 décembre 2005 - Pékin, correspondant
Une femme courbée en deux devant une rangée de policiers en tenue de combat agite des bâtons d’encens dans un geste de supplication : elle demande qu’on lui rende le corps de l’un de ses proches tué par les forces de l’ordre, mardi 6 décembre, dans un village de la province de Guangdong, non loin de Canton et de Hongkong. La photo publiée samedi 10 décembre en "une" du quotidien hongkongais The South China Morning Post donne une idée de l’ambiance régnant à Dongzhou, village de 3 000 habitants, au lendemain d’une fusillade qui est sans doute le plus grave exemple de violence policière depuis le massacre de la place Tienanmen, en 1989.Le bilan officiel fait état de 3 tués, mais les villageois parlent de 4, voire de 20 ou 30 morts... Les autorités chinoises ont fini par réagir officiellement, samedi, en diffusant une déclaration sur les circonstances de l’incident. Selon une dépêche de l’agence de presse Chine nouvelle, des "centaines de villageois, conduits par quelques meneurs", ont attaqué une centrale électrique, qui est la cause de leur mécontentement. Celle-ci a en effet été construite sur leurs terres et les habitants de Dongzhou estiment ne pas avoir été suffisamment dédommagés par la municipalité.
La dépêche de Chine nouvelle continue en précisant que "170 villageois armés de couteaux, de bâtons de dynamite et de cocktails Molotov" avaient occupé la centrale électrique avant que des membres d’unités paramilitaires de la Police armée populaire (PAP) soient envoyés en renfort. "La nuit était tombée quand les émeutiers ont commencé à lancer des bouteilles enflammées contre la police. Les forces de l’ordre ont dû tirer. Dans le chaos qui s’est ensuivi, 3 personnes ont été tuées et 8 autres blessées", conclut Chine nouvelle.
D’un côté les autorités s’efforcent de minimiser l’incident, mettant sur le compte de l’obscurité le fait que des villageois aient été tués "par erreur". De l’autre, le pouvoir a réagi en arrêtant l’un des officiels du village qui avait donné l’ordre aux policiers de faire feu sur la foule. Une décision rare qui montre à quel point cette fusillade s’inscrivant dans une série de violences rurales à répétition inquiète le pouvoir central.
Joint par téléphone dimanche, un habitant, qui a accepté de donner son seul nom de famille, Lin, décrit Dongzhou comme "un village mort où même les chiens n’aboient plus. Il y a des policiers partout, tous les gens qui veulent sortir ou entrer dans le village doivent montrer leurs cartes d’identité". M. Lin a perdu son frère de 26 ans, tué dans la fusillade. Ce dernier travaillait à Shanghai et était revenu au village pour se marier. Prévenant que son téléphone est "sans doute sur écoutes", M.Lin a ajouté que "toute la lumière devrait être faite sur cette affaire. Les lois existent en Chine, mais elles ne sont pas respectées. Nos terres ont été vendues, mais on a été très peu indemnisé : on aurait dû toucher dix fois plus que ce que l’on nous a donné". Toujours selon le même interlocuteur, "huit personnes ont été tuées et beaucoup ont été blessées. J’ai moi-même vu les policiers tirer à la mitraillette dans la foule."
Un autre témoin, Mme Wang, également interrogée par téléphone, conteste la version officielle fournie par l’agence Chine nouvelle. Elle raconte que "d’abord, les policiers ont tiré des grenades lacrymogènes puis ils ont ensuite tiré à balles réelles contre la foule". "Le gouvernement a tiré sur le peuple, s’insurge-t-elle, j’attends que le Parti communiste nous fournisse des explications !" La fusillade va renforcer la mauvaise réputation de la Police armée populaire (PAP), force d’un million de policiers recrutés dans les rangs d’anciens militaires. Ces dernières années, la PAP a vu ses moyens accrus, peut-être parce qu’elle est censée représenter une force de répression moins radicale que l’armée. Pour les autorités, il n’est pas aisé d’envoyer une armée entraînée pour la guerre mater des rébellions paysannes... En décembre 2000, plusieurs paysans de confession musulmane avaient été tués par des hommes de la PAP, lors d’une émeute qui s’était produite dans la province du Shandong.
En 2004, 74 000 manifestations, dont certaines violentes, et mouvements de protestations ont eu lieu en Chine, soit 16 000 de plus que l’année précédente. Les raisons du malaise paysan sont la plupart du temps liées à des expropriations de terres par les autorités locales pour des projets industriels. L’affrontement de Dongzhou montre que l’"harmonie sociale" tant espérée par Pékin est en péril dans les campagnes chinoises.
Bruno Philip - Article paru dans l’édition du 13.12.05
Chine : Black-out sur les incidents de Dong-zhou
Les autorités chinoises ont organisé un black-out de l’information suite à la répression des manifestations de Dong-zhou, un village de la province de Canton (Sud-est). Reporters sans frontières a pu constater la mise en place de mesures draconiennes pour contrôler les informations publiées par les médias locaux et étrangers, ainsi que la censure de tous les messages traitant de ces incidents publiés sur Internet."Les autorités ont entièrement manipulé les informations parues sur ces événements. C’est une démonstration éclatante de la capacité de la Chine à censurer aussi bien les médias traditionnels qu’Internet. Nous savons, par expérience, que lorsqu’un gouvernement décide de tenir les médias à l’écart d’un événement, c’est souvent pour cacher ses exactions", a déclaré l’organisation.
Selon des sources locales, les journalistes étrangers et locaux ne sont pas autorisés à accéder au village de Dong-zhou, où se sont déroulées, le 6 décembre, des manifestations violement réprimées par la police. Un périmètre de sécurité d’une dizaine de kilomètres a été mis en place immédiatement après les incidents, ainsi que des check points sur tous les axes routiers menant au village. Les rares informations non censurées parvenues à l’étranger ont été obtenues en téléphonant directement à des habitants de Dong-zhou. Les médias locaux ont par ailleurs reçu l’ordre de reproduire uniquement les informations publiées par l’agence de presse officielle Xinhua, en particulier concernant le nombre de personnes tuées lors de l’intervention de la police : trois selon les sources officielles, plus d’une vingtaine selon les villageois interrogés par la presse internationale.
Les forums de discussion chinois ont reçu l’ordre de censurer tous les messages traitant des événements. D’après des tests réalisés par Reporters sans frontières, la phrase (en chinois) "il y a eu des morts à Dong Zhou" est refusée automatiquement par les principaux forums, notamment celui de Xinhua (http://forum.xinhuanet.com/) et de Sohu (http://news.sohu.com/comment.shtml). Certains internautes cherchent à contourner cette censure et postent des messages dans lesquels ils font allusion à la répression contre les villageois de Dong-zhou. L’un des message consulté par Reporters sans frontières dénonçait par exemple les massacres japonais de Nankin, en 1937, tout en faisant des références implicites au contexte politique actuel, expliquant qu’il était inacceptable "de tirer sur des compatriotes". Sur un autre forum, un internaute indiquait simplement : "on ne peut mentionner ni le lieu, ni la date, ni les responsables. Mais nous savons."
Reporters sans frontières a par ailleurs effectué une recherche sur le terme "Dong-zou" dans la version chinoise du moteur de recherche Yahoo ! (www.yahoo.com.cn). Cette recherche n’a donné aucun résultat, alors qu’elle propose 150 000 réponses lorsqu’elle est saisie dans la version chinoise de Google (www.google.com/intl/zh-CN).
Les troubles avaient éclaté le 6 décembre.
Les villageois manifestaient contre des mesures d’expropriation décidées par les autorités locales.
De source officielle, plus de 74 000 révoltes et "incidents impliquant des masses" ont été répertoriés en Chine l’année dernière.






