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Interview de Claude Levenson *, spécialiste du Tibet
Pour vous, le Tibet est un enjeu pour toute la planète. Pourquoi ?
Au cœur de la haute Asie, le Tibet est le château d’eau du continent : tous les
grands fleuves en partent. Cette eau est un enjeu majeur pour la Chine
et l’Inde, deux pays qui représentent à eux seuls la moitié de la
population mondiale. C’est aussi un enjeu stratégique : qui domine le
Tibet domine l’Asie. Ce n’est pas par hasard que la Chine a mis le grappin dessus. Enfin, c’est un enjeu pour la démocratie, les droits de l’homme et le droit à l’autodétermination
des peuples. Le Tibet symbolise aujourd’hui tous les grands défis que
doit relever la planète : politiques (droit à l’autodétermination), démocratiques, environnementaux, sans compter les conflits frontaliers qui ne peuvent se résoudre que par le dialogue.
N’y a t-il pas un hiatus entre le dalaï-lama, qui ne parle pas d’indépendance, mais d’autonomie, et les jeunes générations de Tibétains de l’intérieur, plus radicaux ?
C’est vrai. C’est le paradoxe tibétain. Les jeunes générations sont plus intransigeantes,
même si la figure du dalaï-lama reste partout respectée. Mais il faut
aussi écouter ce que dit le dalaï-lama à ces jeunes Tibétains. Il leur
laisse leur liberté et leur dit, "c’est votre avenir. Le Tibet vous
appartient, c’est votre pays. A chacun d’agir" .
Pour Pékin, le Tibet est chinois. Qu’est-ce qui permet d’affirmer que les Tibétains appartiennent à un pays différent ?
Pékin ne dit pas que le Tibet est chinois, mais que le Tibet appartient à la Chine, nuance. Or, comment un pays peut-il appartenir à un autre ? Entre la Chine
et le Tibet, il y a une différence de langue, de vision du monde, de
religion, d’histoire. Ce n’est pas une minorité, mais une civilisation
et un peuple différents. Quand il a été envahi, le Tibet avait toutes
les caractéristiques de l’Etat nation : un territoire, une langue, une histoire, une administration,
une armée, un drapeau, des relations sommaires, mais existantes, avec
ses voisins notamment l’Inde, le Népal, le Bouthan. Autant de
caractéristiques qui suffisent aujourd’hui à d’autres nations pour
se voir reconnues comme telles. Voyez le Kosovo qui se cherche un
drapeau, alors que le Tibet en a un depuis le début du XXème siècle.
Malgré cela, les tentatives du Tibet pour adhérer à l’Onu ont été
freinées à l’époque par l‘Inde et la Grande-Bretagne. On
a dit aussi que c’était un pays trop petit pour vivre seul alors qu’il
y a aujourd’hui une quarantaine de pays dans le monde de moins d’un
million d’habitants, et une cinquantaine qui ne sont pas viables, dont
le Kosovo. Mais Bernard Kouchner se mobilise pour le Kosovo, et pas
pour le Tibet…
Pourquoi le dalaï-lama ne porte-t-il pas cette revendication d’indépendance ?
Parce que c’est un moine et qu’il est porteur de paix. Par réalisme, parce que la Chine
n’accepterait pas l’indépendance et qu’aucun Etat ne
soutiendrait pareille revendication. Mais le dalaï-lama n’interdit pas
aux autres d’être favorable à l’indépendance.
Est-ce que le combat pour le Tibet peut servir les Chinois ?
Le Tibet, c’est une loupe qui montre les contradictions de la Chine :
ouverture économique, mais aucune ouverture sur le plan des droits de
l’homme. Les Chinois n’ont même pas accès à des droits pourtant prévus
par leur Constitution. Aucun respect non plus des droits du travail les
plus élémentaires dans « l’atelier du monde ». Les délocalisations
en Chine, ça nous revient aussi en boomerang. C’est pour ça que le
combat pour le Tibet est aussi un combat pour l’ensemble de la Chine,
et pour l’Occident. Mais il est difficile pour une dictature de lâcher
du lest.
Y a-t-il une politique de sinisation accélérée au Tibet ?
A Lhassa en 1984, il y avait 50.000 habitants dont 2000 Chinois, sans
compter les forces de l’ordre. Aujourd’hui, il y a de 300 à 400.000
habitants, dont 60 à 70.000 Tibétains maximum, plus les forces de
l’ordre. Lhassa est maintenant une ville chinoise. Les autorités
affirment qu’il y a 92% de Tibétains dans la région autonome (qui
regroupe la moitié de l’ancienTibet), mais leurs statistiques ne sont pas fiables.
Est-ce que la cause tibétaine trouve des relais en Chine ?
Oui, parce qu’ il y a une forte présence touristique chinoise au
Tibet, encore renforcée par le train Pékin-Lhassa. Les Chinois y vont
nombreux, mais ils se rendent compte que c’est un autre pays. Et les
Chinois sur place, qui s’y installent pour des affaires ou du commerce,
veulent tous retourner d’où ils viennent après leur vie professionnelle. Au Tibet, ils ne se sentent pas chez eux. ils sont de plus en plus nombreux à comprendre que c’est un autre pays.
Deuxième raison : avec l’effritement de l’idéologie communiste et le
capitalisme effréné qui coûte très cher aux Chinois, il y a un retour
aux traditions locales, dont le bouddhisme. Et pour quelques millions
de bouddhistes chinois, le meilleur représentant de leur religion,
c’est encore le Dalaï-Lama.
Faut-il selon vous boycotter les J.O. , ou au moins la cérémonie d’ouverture ?
Boycott par les athlètes ? Il ne faut pas leur enlever leur joujou même s’ils
sont aussi des citoyens de quelque part. Gandhi disait : "Là où la
conscience doit se prononcer, la loi n’a que faire." Boycott de la
cérémonie d’ouverture ? C’est un vrai geste politique, que fera au
moins Angela Merkel. Mais les gouvernements occidentaux auraient dû se
montrer plus conformes à ce qu’ils prétendent être. Même s’ils
s’intéressent aux Tibétains, ils craignent d’offusquer les Chinois.
Pékin essaie systématiquement d’interdire aux gouvernants
occidentaux de voir le dalaï-lama. Mais de quel droit interdire ? Et
ils obtiennent des résultats. La Chine
déteint plus sur nous que nous sur elle, et c’est grave pour nous. Si
on m’empêche aujourd’hui de parler du Tibet en France, on m’empêchera
demain de parler en France de ce qui ne va pas en France.
Pensez-vous que la mobilisation va continuer ?
Oui. L’opinion y est favorable parce qu’elle s’y retrouve par rapport à
une injustice. En Chine, on ne peut pas s’exprimer, les dissidents sont
condamnés à des années de prison comme on vient de le voir récemment.
C’est un devoir moral de parler pour les autres. Le Tibet interpelle
pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais il interpelle.
L’orientaliste Jacques Bacot disait : "Les Tibétains sont un peuple qui
vit à part des autres et ne fait rien comme eux ".
N’y a-t-il pas néanmoins des signes d’ouverture ? Le site de la BBC , selon "Le Monde", est désormais accessible en Chine.
Est-ce un signe de relâchement ou un sucre à l’attention des Occidentaux ? Il ne faut pas se leurrer, en Chine, la Toile
n’est accessible quasiment qu’aux journalistes ou aux expatriés. Les
cybercafés ont été fermés par centaines. Mais par ailleurs, si le site
de la BBC est accessible, c’est parce qu’aux yeux du gouvernement
chinois, seule l’opinion anglo-saxonne compte. Pour Pékin, l’Europe
n’existe pas.