Auteur :
Jean MarcVoir la page sur l'auteur
Le sujet a fait le tour des rédactions britanniques (BBC, Telegraph, VNUNet)
: un projet de recherche mené à l’Université de Portsmouth se propose
de mettre au point en trois ans une caméra de surveillance
“intelligente” capable de s’orienter automatiquement vers… le crime ! Et de donner l’alerte, of course. Cela, on s’en doute, par la grâce de notre amie l’intelligence artificielle.
Exemple qui tue, livré par le communiqué de presse et repris ad nauseum
: dans un parking, le bruit d’une vitre de voiture fracturée serait
interprété comme tel par un logiciel et provoquerait illico la rotation
de la caméra la plus proche en direction du forfait. Le même algorithme
saurait interpréter des bruits de bagarre, tandis qu’un autre
confirmerait la chose en analysant l’image. Merveilleux, non ?
Bizarrement, cette information sort lorsque le public british
découvre que les caméras de surveillance, qui ont envahi leur quotidien
comme aucun autre (une caméra pour 14 habitants), sont tout le
contraire d’une baguette magique. Le très sérieux Guardian présentait par exemple le 6 mai dernier les conclusions d’un rapport officiel du Viido (Visual Images, Identifications and Detections Office), un service de New Scotland Yard,
qui admet que les millions engloutis dans ces caméras n’ont pas
rapporté grand chose. Ainsi, seuls 3% des vols dans la rue à Londres
ont été élucidés grâce à elles.
Aujourd’hui, le même Guardian enfonce le clou avec un article signé par le pape états-unien de la sécurité Bruce Schneier. L’inefficacité des caméras a été démontrée « again and again »
(encore et encore), affirme cet expert réputé. Elles résolvent très peu
de crimes et leur effet dissuasif est minimal. Pourquoi ? Les raisons
sont multiples, je vous les range dans trois tiroirs.
Les
premières sont d’ordre technique — mauvais éclairage, définition trop
faible… — on ne peut y répondre qu’en dépensant encore plus. Seconde
catégorie : combien de flics regardent les 500 000 caméras de Londres ?
Si une scène inquiétante est observée, combien de temps avant qu’une
patrouille intervienne ? On met là le doigt sur le calcul initial : on
a beaucoup investi dans le matériel, précisément pour économiser sur
l’humain…
Et c’est là qu’intervient l’argument du logiciel
“intelligent” : investissez encore un peu plus et on vous livre des
yeux et des oreilles artificiels qui scruteront les images et la bande
son de milliers de caméras, à la recherche d’indices, et alerteront les
surveillants humains à la moindre anomalie.
Seulement voilà, il y a encore et surtout les arguments du troisième type. Bruce Schneier relève que « …les criminels ont tendance à ne pas regarder avec obligeance droit dans la caméra. » Les salauds ! Ce n’est pas tout : « Les meilleures caméras sont contrariées par les lunettes de soleil et les couvre-chefs. »
Il est bien temps de le découvrir. Cerise sur le gâteau, figurez-vous
que les caméras ne couvrent pas 100% des quartiers, même les plus
chauds, et que… les voyous sont au courant ! Et jouent hors champ.
Surprise
: le délinquant a un cerveau et s’en sert. Face à une mesure destinée à
l’enquiquiner, il adapte son comportement. Ce qui est bête, c’est que
les partisans de ces investissements massifs dans une technologie
sécuritaire n’y pensent pas avant. Comment ? Vous dites ? … en fait ils
s’en doutent, mais s’en foutent ? Le but visé serait surtout de donner
l’impression de faire quelque chose ? Et d’offrir des contrats
affriolants à des entreprises privées, de réduire les effectifs du
service public. C’est vous qui le dites.
Et le coup de la « caméra intelligente » nous montre la suite du scénario. Du déjà vu. « Zut,
notre première génération de bidules sécuritaires ne satisfait pas tout
à fait le client. Pas grave, justement nous avons en magasin une
nouvelle génération de la même camelote qui donnera toute
satisfaction. » Comme si les voyous n’allaient pas apprendre à
passer sous le nouveau radar aussi facilement qu’ils se sont moqués du
précédent.
Voilà donc encore un bel exemple de technologie
sécuritaire qui permet surtout d’attraper des « innocents ». Je veux
dire : d’une part des gens qui n’ont rien fait de mal, qui verront par
exemple débouler les keufs parce qu’une caméra soi-disant intelligente
aura pris une esquisse de capoeira pour une castagne. Et
d’autre part, sans doute, des voyous un peu neuneu, à la ramasse, pas
fichus de s’adapter à la quincaillerie dernier cri de la maison
poulaga. Génial.
Au fait, si je parle de tout ça, c’est
parce que la France d’après, après avoir étudié le fiasco britannique,
s’apprête à le photocopier. ![]()