Scénarii de conflits dus au changement de climat

"Le rapport du Pentagone" - Le scénario d’un brusque changement de climat et ses implications pour la sécurité nationale des États-Unis, par Peter Schwartz et Doug Randall

sources :


PaxHumana.info

Octobre 2003
Par Peter Schwartz et Doug Randall
Un rapport commandé parle Ministère de la Défense des États-Unis

Titre original :
An Abrupt Climate Change Scenario and Its Implications for United States National,by Peter Schwartz and Doug Randall
A report commissioned by the U.S. Defense Department


 

LE LIEN ENTRE LA CAPACITÉ DE CHARGE ET LA GUERRE

Steven LeBlanc, archéologue de Harvard et auteur d’un nouveau livre intitulé La capacité de charge, décrit le rapport entre celle-ci et la guerre. Se basant sur d’abondantes données archéologiques et ethnologiques, LeBlanc argue du fait qu’historiquement les humains ont organisé et mené des guerres pour des raisons variées, y compris pour les ressources et l’environnement. Les humains combattent quand ils dépassent la capacité de charge de leur environnement naturel. Chaque fois qu’il y a un choix entre mourir de faim et piller, les humains pillent. Depuis la chasse et la cueillette, au sein des tribus agricoles, dans les territoires sous l’autorité d’un chef jusqu’aux premières sociétés complexes, 25% de la population masculine adulte meure quand une guerre éclate.

La paix s’instaure lorsque la capacité de charge augmente, comme cela a été le cas avec l’invention de l’agriculture, une bureaucratie efficace, l’ouverture du commerce à l’exportation et les percées technologiques. Des pertes humaines à grande échelle, comme celles dues à la peste, installent aussi des temps de paix - comme en Europe après les grandes pestes et en Amérique du Nord chez les populations indigènes après que les maladies européennes les eurent décimées (c’est la différence entre l’échec de la colonie de Jamestown et le succès de Plymouth Rock). Mais de telles périodes d’apaisement sont de courte durée car la population augmente rapidement, se heurtant à nouveau à la capacité de charge, et la guerre reprend. En effet, au cours des millénaires la plupart des sociétés se sont définies elles-mêmes selon leur aptitude à faire la guerre et la culture guerrière s’est profondément enracinée. Les sociétés les plus combatives sont celles qui ont survécu.

Toutefois, au cours des trois derniers siècles, LeBlanc précise que les États développés ont fait baisser le nombre de victimes de façon constante, même si chaque guerre et génocide a augmenté en proportion. Au lieu d’abattre tous leurs ennemis comme le veut la tradition, les États en tuent par exemple juste assez pour obtenir la victoire, puis ils mettent au travail les survivants, au profit de la nouvelle expansion de leur économie. Les États utilisent également leurs propres bureaucraties, technologies de pointe et les règles de conduite internationales pour accroître leur capacité de charge et entretenir avec elle un rapport plus attentif.

L’ensemble de ce comportement progressif pourrait s’effondrer si, de toutes parts, les capacités de charge baissaient soudainement de façon dramatique en raison d’un brusque changement de climat. L’humanité retournerait à son lot de luttes constantes pour l’accès à des ressources en baisse, ressources que ces mêmes batailles réduiraient plus encore que les effets climatiques eux-mêmes. De nouveau, la guerre régirait la vie humaine.

SCENARII DE CONFLITS DUS AU CHANGEMENT DE CLIMAT

Europe Asie États-Unis
2010-2020 2012 : Une grave sécheresse et le froid poussent les populations scandinaves vers le sud, l’Europe les repousse

2015 : Des conflits au sein de l’Europe pour l’approvisionnement en nourriture et en eau provoquent des accrochages et tendent les relations diplomatiques

2018 : La Russie adhère à l’Europe, fournissant ses ressources énergétiques

2020 : Migrations depuis les pays nordiques tels que la Hollande et l’Allemagne vers l’Espagne et l’Italie.
2010 : Incidents aux frontières et conflits au Bangladesh, en Inde, et en Chine, alors que des migrations massives ont lieu vers la Birmanie

2012 : L’instabilité régionale conduit le Japon à développer des capacités d’intervention militaire

2015 : Accord stratégique entre le Japon et la Russie pour les ressources énergétiques de la Sibérie et de Sakhaline

2018 : La Chine intervient au Kazakhstan pour protéger les oléoducs régulièrement endommagés par des rebelles et des criminels

2010 : Des désaccords à propos de l’eau entre le Canada et le Mexique augmentent la tension

2012 : Une vague de réfugiés envahit le sud-est des USA et le Mexique en provenance des îles Caraïbes

2015 : Migration européenne vers les États-Unis (majoritairement des populations aisées)

2016 : Conflits avec les pays européens sur les droits de pêche.

2018 : Pour assurer la sécurité de toute l’Amérique du Nord, les USA forment une alliance de sécurité avec le Canada et le Mexique

2020 : Le Ministère de la Défense contrôle les frontières et les réfugiés venant des Caraïbes et de l’Europe.

 

2020-2030 2020 : Augmentation des accrochages à propos de l’eau et de l’immigration

2022 : Incident entre la France et l’Allemagne pour l’accès commercial au Rhin

2025 : L’Europe au bord de l’effondrement

2027 : Migrations croissantes vers les pays méditerranéens tels que l’Algérie, le Maroc, l’Égypte et Israël

2030 : Près de 10% de la population européenne migre vers un pays différent.
2020 : Conflits persistants dans le sud-est asiatique : en Birmanie, au Laos, au Vietnam, en Inde, en Chine

2025 : Les conditions intérieures en Chine se détériorent dramatiquement et mènent à la guerre civile et à des guerres aux frontières

2030 : Tension croissante entre la Chine et le Japon à propos de l’énergie russe.
2020 : Augmentation du prix du pétrole, la sécurité de l’approvisionnement étant menacé par des conflits dans le Golfe Persique et en mer Caspienne

2025 : Lutte interne en Arabie Saoudite qui amène les forces navales chinoises et américaines à une confrontation directe dans le Golfe

Le tableau ci-dessus récapitule quelques-unes des conséquences militaires potentielles suite à un changement climatique.

Les deux réactions les plus probables, face à une baisse soudaine de la capacité de charge due à un changement climatique, sont défensives et offensives.

Les États-Unis et l’Australie vont probablement faire de leurs pays des forteresses défensives, car ils disposent de ressources et de réserves pour assurer leur autosuffisance. Grâce à la diversité de leurs sols et leurs climats, à leur richesse, leurs technologies et leurs ressources abondantes, les États-Unis pourraient sans doute survivre sans pertes catastrophiques à des cycles de culture agricole réduits ainsi qu’à des conditions climatiques difficiles. Les frontières seront renforcées autour du pays pour maintenir au-dehors les immigrants affamés indésirables en provenance des Caraïbes (un problème particulièrement grave), du Mexique et de l’Amérique du Sud. L’approvisionnement énergétique sera garanti grâce à des alternatives coûteuses (économiquement, politiquement et moralement) comme le nucléaire, les énergies renouvelables, l’hydrogène et de nouveaux contrats passés avec le Moyen-Orient. Des conflits usants à propos des droits de pêche, des subventions à l’agriculture et des aides aux dégâts des catastrophes deviendront monnaie courante. La tension entre l’Amérique et le Mexique monte lorsque les États-Unis dénoncent le traité de 1944 qui garantit l’écoulement de l’eau venant du fleuve Colorado. Des professionnels de l’assistance humanitaire seront recrutés pour assurer les secours face aux inondations le long de la partie sud de la côte est et pour faire face à des conditions beaucoup plus sèches à l’intérieur des terres. Cependant, même dans cet état d’urgence permanent, les États-Unis seront en bien meilleure posture que d’autres. Le problème insurmontable auquel sera confronté la nation sera d’apaiser la tension militaire internationale croissante.

Lorsque la famine, les maladies, les catastrophes liées à la météo frappent, provoqués par le brusque changement climatique, les besoins de beaucoup de pays excéderont leurs capacités de subsistance. Cela créera un sentiment de désespoir, susceptible de mener à de violentes agressions visant à restaurer l’équilibre. Imaginez les pays d’Europe de l’est, luttant pour nourrir leurs populations et dont l’approvisionnement en nourriture, en eau et en énergie est en chute libre, lorgnant sur la Russie, dont la population est déjà en baisse, pour accéder à ses ressources céréalières, son minerai et son énergie. Ou figurez-vous le Japon, souffrant d’inondations le long de ses villes côtières et de la contamination de ses provisions d’eau douce, convoitant les réserves de pétrole et de gaz de l’île russe de Sakhaline, afin d’alimenter en énergie ses usines de dessalement et ses productions agricoles très consommatrices d’énergie. Envisagez le Pakistan, l’Inde et la Chine - tous équipés d’armes nucléaires - se déchirant à leurs frontières à propos des réfugiés, de l’accès à des rivières communes et des terres arables. Les pêcheurs espagnols et portugais pourraient s’opposer à propos des droits de pêche, ce qui conduit à des affrontements en mer. Et des pays incluant les États-Unis vont probablement renforcer la sécurité de leurs frontières. Avec plus de 200 bassins fluviaux communs à de multiples nations, il faut s’attendre à des conflits pour l’accès à l’eau potable, pour l’irrigation et le transport fluvial. Le Danube touche douze nations, le Nil en concerne neuf et l’Amazone sept.

Dans ce scénario, nous pouvons nous attendre à des alliances de circonstance. Les États-Unis et le Canada pourraient devenir un seul et même pays, simplifiant le contrôle des frontières. Ou bien le Canada pourrait garder pour lui sa puissance hydroélectrique et poser des problèmes énergétiques aux États-Unis. Les deux Corées pourraient s’unir pour créer une entité au savoir-faire technologique et disposant de l’arme nucléaire. L’Europe pourrait agir en tant que bloc unifié pour limiter les problèmes d’immigration entre les nations européennes et organiser sa protection contre des agresseurs. La Russie, avec ses abondantes ressources en minerais, pétrole et gaz naturel pourrait se joindre à l’Europe.

Dans ce monde d’États belligérants, la prolifération d’armes nucléaires est inévitable. Les réserves existantes d’hydrocarbure s’amenuisent alors que le refroidissement du climat fait grimper la demande. Avec la pénurie des sources d’énergie et le besoin croissant d’y accéder, le nucléaire deviendra une source d’énergie essentielle, ce qui accélèrera la prolifération nucléaire, les pays développant leur capacité à l’enrichissement et au retraitement [des matières radioactives] pour garantir leur sécurité nationale. La Chine, l’Inde, le Pakistan, le Japon, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne auront tous l’arme nucléaire, de même qu’Israël, l’Iran, l’Égypte et la Corée du Nord

Contrôler les tensions militaires et politiques, les incidents occasionnels et la menace de guerre, ce sera le défi. Les pays tels que le Japon, qui ont un niveau élevé de cohésion sociale (où le gouvernement peut engager avec efficacité la population à changer de comportement), sont les plus à même d’y parvenir. Les pays dont la diversité produit déjà des conflits, tels que l’Inde, l’Afrique du Sud et l’Indonésie, auront du mal à maintenir l’ordre. L’adaptabilité et l’accès aux ressources seront déterminants. Le défi le plus frustrant que posera le brusque changement de climat tiendra peut-être en ce que nous ne saurons jamais jusqu’à quel point du scénario de changement climatique nous sommes parvenus et combien d’années, 10, 100, 1000... seront encore nécessaires avant un certain retour à des conditions plus chaudes avec un redémarrage de la circulation thermohaline. Quand la capacité de charge chute soudainement, la civilisation est confrontée à de nouveaux défis qui paraissent aujourd’hui inimaginables.


 

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